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Rien n’est « fair » au royaume du train

Rien n’est « fair » au royaume du train

Pour penser la réalité économique, on a élaboré des théories. Pour remédier à ce qui n’allait pas, pas par pur plaisir de la spéculation intellectuelle. Car rien n’est simple, rien n’est spontanément « fair ».

On loue à juste titre la concurrence : la pluralité économique constitue le socle de l’efficience économique. C’est l’école de Havard, laquelle s’inscrit dans le prolongement naturel du modèle de base, dit de la concurrence parfaite. Pour elle, le nombre d’opérateurs constitue un indicateur très fort et probant permettant d’évaluer la « concurrentialité » d’un marché. C’est dans les secteurs régulés, en l’occurrence celle des industries de réseau, qu’une telle approche trouve à s’appliquer. Mais je voudrais m’arrêter ici sur une autre approche : celle qui accorde une place importante à la robustesse du processus concurrentiel. C’est l’école de Chicago qui, contrairement à la conception structuraliste de la concurrence ne stigmatise pas par principe la concentration économique. Avec une telle approche, on évalue la qualité d’un marché non pas aux nombre de firmes présentes, mais à la menace potentielle d’entrée de nouveaux opérateurs sur ce marché. L’objectif étant que la concurrence contraigne les entreprises à fixer des prix proches du prix de revient ; dans le cas contraire, avec des marges élevées, elles vont immanquablement attirer des concurrents potentiels. 

Organisée par l’Union européenne, la concurrence emprunte des éléments à l’une et l’autre école. Le marché ferroviaire est promu par l’élimination progressive des barrières d’accès; mais la réglementation européenne encourage la multiplication des protagonistes et développe des outils juridiques pour favoriser la concurrence. 

Si la concurrence favorise l’efficience productive, via une combinaison optimale de tous les facteurs de production, ou presque. Elle est indéniablement devenue un facteur d’attractivité du mode lui même, par un impact direct pour le voyageur. Le régulateur (l’ART) du secteur a ainsi identifié une baisse des prix des billets pour les clients ; l’illustration en est donnée sur la ligne grande vitesse Paris / Lyon dont les prix ont diminué de 10% en 2022 depuis l’arrivée de Trenitalia. ferroviaire en 2022 – Autorité de Régulation des Transports. L’évolution s’inscrit dans le temps long, et il faut encore attendre pour vérifier que cette concurrence entraîne aussi une baisse durable des prix. 

Interrogé sur l’effet de Trenitalia sur son activité à la fin mai, l’ancien PDG de la SNCF Jean-Pierre Farandou a pu affirmer n’avoir perdu aucune part de marché et tenu les prix : le nouveau venu aurait réussi à augmenter la demande. Évidemment, l’opérateur historique reconnaît néanmoins avoir été « bousculé sur le haut de gamme » : dans un entretien aux Échos, il explique qu’une réduction de marge a été consentie pour proposer pour une meilleure offre de première classe face à l’offensive des classes affaires et executive de Trenitalia.

Pour qu’elle s’effectue dans de bonnes conditions – en réalité pour qu’elle puisse produire les effets attendus – certaines conditions doivent être remplies qui tiennent autant à la disponibilité des matériels roulants qu’à leur maintenance, en passant par la performance du réseau de distribution – l’accès aux billets, de la manière le plus compétitive et transparente possible. Dans cette concurrence, il ne faudrait pas oublier l’expertise technique : celle du maître d’ouvrage, et où de l’Etat selon les modalités retenues comme l’illustre encore récemment le cas britannique. 

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Mais, en France, c’est sur le premier volet de la libéralisation voulue par Bruxelles que la situation se tend à nouveau. De la présence d’amiante dans les trains ce qui en interdit la cession en passant par les moyens de financer du matériel neuf, rien n’est simple au royaume du fer national. La concurrence y est contestée. BFMhttps://www.bfmtv.com »Loin d’être une chance, elle constitue une menace »: un rapport met à mal les bienfaits …

Concurrence intermodale ou complémentarité des modes ?

Surtout, le transport ferroviaire de voyageurs a dépassé, en 2022, le « plafond historique » de part modale à 10 %, avec une dynamique supérieure à celle des autres transports en commun (autocars et transport aérien), et une croissance plus forte que celle observée dans les pays voisins. https://www.autorite-transports.fr/wp-content/uploads/2024/03/bilan-marche-ferroviaire-2022_rapport-complet.pdf.

Si la voiture reste privilégiée pour 82,1% des déplacements, il semblerait que l’utilisation des transports publics augmente, gagnant 1,1 point sur un an à 17,9%, grâce principalement à la fréquentation des trains – TGV comme TER. La part de voyages effectués en train atteint 10,4%, soit une hausse de 0,5 point par rapport à 2022. « Sur les déplacements de plus de 100 km, la fréquentation des trains à grande vitesse a ainsi dépassé le trafic en voiture sur autoroutes concédées » en nombre de voyageurs par km, a souligné le régulateur. Banque des territoireshttps://www.banquedesterritoires.frLes transports collectifs gagnent des parts de marché sur la voiture en France, selon l’ART

Symptomatique d’une évolution du secteur, celle de la plateforme BlaBlaCar. Initiée pour le covoiturage, elle a diversifié ses offres pour offrir également du train – et pas uniquement des cars low cost. Près d’un quart des acheteurs, à en croire la plateforme française. Mais l’intermodalité a encore des progrès à faire, c’est un euphémisme : environ 10 % des réservations de train seraient couplées le même jour avec un trajet en bus ou en covoiturage aller plus loin que la gare d’arrivée de TGV ou TER. Ce qui pourrait résoudre pas mal de difficultés. L’exemple de la gare TGV d’Aix en Provence en est une bonne illustration : très vite, les places de parking ont été prises d’assaut, obligeant les automobilistes en surnombre à se stationner alentours. 

Elle n’affichera ainsi que courant 2026 les trains de SNCF Ouigo ou de Trenitalia, et la prise en charge de toutes les cartes de réduction, comme Avantage.

Eric Ritter, rédacteur et fondateur de Insider Mobility