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Entretien avec Thierno Birahim AW, directeur général du CETUD

Le Dr, Thierno Birahim AW, station Préfecture de Guédiawaye, ligne du BRT (Bus Rapid Transit)

Tout d’abord, merci pour cet entretien. Je vous propose de débuter cet entretien par une question d’ordre général. Quels sont les enjeux de mobilité au Sénégal?

Dr Thierno Birahim AW : Le « Sénégal 2050 – Agenda National de Transformation », cadre de référence de la politique économique et sociale du Sénégal à l’horizon 2050, mise sur un changement de paradigme pour bâtir un « Sénégal souverain, juste et prospère ». 

Cette transformation se fonde sur quatre grands axes basés sur (I) une économie compétitive, (II) l’aménagement et le développement durables, (III) le renforcement du capital humain et l’équité sociale, (IV) la bonne gouvernance et l’engagement africain. 

La mobilité des personnes et des biens occupe une place de choix dans la stratégie de développement; elle s’inscrit dans un contexte de croissance démographique et urbaine soutenue. 

Comme vous le savez, l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) projette à 40 millions la population sénégalaise à l’horizon 2050, contre un peu plus de 18 millions aujourd’hui. Pour répondre aux défis induits par cette forte dynamique démographique, l’Etat du Sénégal, à travers le nouveau référentiel des politiques économiques et sociales, a pour ambition d’apporter un changement significatif sur la qualité de vie des populations, en consacrant davantage de ressources aux infrastructures et services de transport public, en veillant à un aménagement équilibré du territoire national.

Ainsi, dans la Stratégie nationale de développement 2025-2029, première déclinaison quinquennale du nouveau référentiel, l’Etat du Sénégal prévoit de consacrer 11,2% du programme d’investissement public aux transports et infrastructures. Cet effort conséquent cible en particulier l’objectif d’« assurer un aménagement durable des territoires et une urbanisation organisée », à travers le développement de pôles économiques intégrés, le renforcement des capacités des collectivités territoriales et la construction de villes durables. 

Le CETUD (Ndlr, Conseil Exécutif des Transports Urbains de Dakar), Autorité organisatrice de la mobilité urbaine, y participera pleinement. (Ndlr : Cet organisme, dont les compétences sont proches de celles d’une autorité organisatrice de la mobilité (AOM) en France, a été créée en 1997 puis ses compétences ont été réajustées en 2022. Il pilote depuis 2005 le renouvellement du parc des transporteurs privés regroupés au sein de l’Association de Financement des Professionnels du Transport Urbain (AFTU), le Plan de Mobilité de Dakar 2035 et le projet de BRT, ce projet, qui arrive dans sa phase définitive, est géré par une société, Dakar Mobilité)

 

Comment les appréhendez vous ? 

Dr Thierno Birahim AW : La question de la mobilité est indissociable de la notion plus large de ville durable, qui implique une approche intégrée prenant en compte simultanément les dimensions sociales, économiques, environnementales et culturelles du développement urbain. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population mondiale, soit 4,4 milliards de personnes, réside en milieu urbain, et cette tendance devrait s’intensifier. Le Sénégal n’échappe pas à cette dynamique : le pays connaît une forte croissance démographique urbaine, entraînant une densité de population élevée dans ses villes. L’agglomération de Dakar, en particulier, se développe rapidement et regroupe à elle seule près d’un quart de la population nationale ainsi que la moitié des citadins sur seulement 0,3 % du territoire national. 

Les projections démographiques estiment que la population dakaroise, aujourd’hui de 4 millions d’habitants, atteindra 7 millions d’ici 2040. Cette évolution s’accompagnera d’un doublement du nombre de déplacements motorisés, atteignant environ 15 millions par jour contre 7 millions en 2015. Il est important de relever que les déplacements motorisés qui ne représentent que 30% de part modale génèrent des externalités négatives considérables : en 2021, le Conseil exécutif des Transports urbains durables (CETUD) évaluait les pertes économiques induites par la pollution, la congestion, l’insécurité routière et le bruit à 1.5 milliards de dollars environ annuellement, soit 6% du PIB de la même année.

En se plaçant à une échelle plus large, l’articulation entre les niveaux local et national repose sur des enjeux transversaux essentiels visant à rendre les villes plus accessibles à des coûts abordables pour toutes les catégories de population. Des villes viables et vivables pour tous, soutenues par une économie verte, inclusive et résiliente aux changements climatiques !

Pour y parvenir, nous devrons mettre en priorité (I) la modernisation des mécanismes de gouvernance, (II) la transition énergétique, en intensifiant dans le même temps l’investissement favorable à la mobilité collective et active, (III) l’optimisation des services de transport grâce aux innovations technologiques et numériques et (IV) l’adoption de modèles de financement innovants, en libérant tout le potentiel qu’offre les partenariats public-privé (PPP). 

Sur quels leviers comptez-vous ? 

Dr Thierno Birahim AW : Depuis les années 1990, plusieurs « lettres » de politique sectorielle ont été adoptées pour améliorer la qualité des infrastructures et services de transport afin de renforcer leurs impacts positifs sur l’économie. La plus récente couvre la période 2021-2024, avec quatre orientations stratégiques notamment (I) le développement d’infrastructures de transports routiers durables, (II) le développement d’infrastructures de transport ferroviaires durables, (III) le développement et la modernisation des services de transport terrestres durables et intégrés et (IV) l’amélioration de la gouvernance institutionnelle. 

Avec le Plan quinquennal (2025-2029) de l’Agenda national de transformation, fondé sur une nouvelle vision à l’horizon 2050, la mise à jour de la « lettre » de politique sectorielle et de développement du Ministère des Infrastructures et des Transports terrestres et aériens (MITTA) est en cours (LPSD 2025-2029). Elle devrait intégrer les nouvelles orientations des autorités visant, entre autres, à contribuer au développement des huit pôles territoires et améliorer leur connectivité. 

Face au défi de la réduction des externalités négatives liées aux transports, l’État du Sénégal a défini deux axes prioritaires : 

Le premier, poursuivre l’amélioration des infrastructures de transport en misant sur des solutions intégrées, durables et respectueuses de l’environnement, tout en garantissant une accessibilité optimisée à tous les modes de déplacement, y compris la marche qui est aujourd’hui dominante en zone urbaine ; 

le second, intensifier les investissements dans les transports collectifs propres à forte capacité, en s’appuyant sur une planification stratégique à long terme, notamment à travers les Plans de Mobilité Urbaine Durable élaborés par le CETUD, le Plan Directeur d’Urbanisme, le Plan national d’aménagement et de développement du territoire, etc. 

Le Plan de Mobilité Urbaine Durable (PMUD) de Dakar, qui s’ajustera au Master Plan Stratégique 2024-2035 de la Vision Sénégal-2050, mettra en priorité la création de lignes de transport collectif en site propre (TCSP), combinée à un développement multimodal autour de zones de circulation apaisées, avec une meilleure prise en charge des questions de stationnement et de logistique urbaine. Sa mise en œuvre représente une occasion stratégique pour le Sénégal d’accélérer la transition vers des énergies plus propres et d’intensifier la transformation urbaine avec des quartiers bas carbone. La même démarche de planification intégrée est entreprise par le CETUD pour les agglomérations Touba-Mbacké (pôle Diourbel-Louga), Saint-Louis (pôle nord), Mbour-Thiès (pôle centre-ouest) et Ziguinchor (pôle sud).

La décarbonation est un point essentiel. Pourriez vous nous en présenter les enjeux ?

Dr Thierno Birahim AW: La transition énergétique dans le secteur des transports se concrétise à travers la promotion de solutions de mobilité durable, telles que le Bus Rapid Transit (100 % électrique – c’est une premier, avec d’une part un bus électrique, et d’autre part, à terme, une alimentation prévue via l’énergie solaire, Ndlr) et la restructuration du réseau de transport en commun à Dakar en cours, intégrant des options au GNV (norme Euro VI) et à l’électrique. 

Ces alternatives permettent une réduction significative des émissions de CO₂, estimée à 59 000 tonnes par an pour le BRT et 53 000 tonnes pour la première phase du projet de restructuration du transport en commun (RTC). 

La mise en œuvre des plans de Mobilité Urbaine susmentionnés représente une formidable opportunité pour le Sénégal d’accélérer sa transition vers des énergies plus propres et de contribuer à la transformation des centres urbains en villes durables. 

Le CETUD a par ailleurs réalisé une étude sur l’introduction du biocarburant dans les transports afin de diversifier le mix énergétique, sachant qu’une approche entièrement électrique reste difficilement réalisable pour le pays. D’autres solutions, comme le bioGNV et le dihydrogène (Ndlr, le dihydrogène est la forme moléculaire de l’élément hydrogène qui existe à l’état gazeux aux conditions normales de température et de pression. La molécule comporte deux atomes d’hydrogène ; sa formule chimique est H2), sont également envisagées comme alternatives énergétiques pour les transports urbains, avec des études finalisées ou en cours.

Faisons un point maintenant sur le BRT (Bus Rapid Transit). Quelles sont les évolutions à venir ? :

Dr Thierno Birahim AW : Projet structurant de transport collectif, le BRT de Dakar a été financé par l’État du Sénégal, la Banque mondiale, la Banque européenne d’investissement (BEI) et le secteur privé. Le projet BRT comprend quatre composantes : infrastructures et parc d’autobus, restructuration du réseau et aménagements urbains, renforcement des capacités et gestion, ainsi que la sécurité routière. 

Cette ligne pilote du BRT permet de relier la banlieue de Dakar au centre-ville et est conçue pour transporter, à terme, jusqu’à 300 000 passagers par jour, en desservant 23 stations, dont 3 pôles d’échanges multimodaux. 

Véritable « Game Changer »., réplicable et adapté aux défis de la croissance des villes africaines, le BRT offre à Dakar un service de transport apprécié par les populations en divisant par deux les temps de parcours sur un corridor multimodal de 18 km, avec 45 % d’emplois féminins mobilisés pour l’exploitation moderne de stations alimentées à l’énergie solaire et des bus 100% électriques. 

D’un projet de transport à une transformation urbaine des communes desservies, le BRT de Dakar a intégré dès sa phase de conception l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite ainsi que la sécurité routière des usagers de la route, avec l’amélioration du cadre réglementaire et institutionnel essentiel à la performance opérationnelle de l’exploitation des différents modes de transport. Ces efforts importants pour répondre concrètement à 12 des 17 ODD (note 1), ont été récompensés par la réception ce mois de février d’un 5ème prix de la communauté internationale des transports à travers l’ITDP pour le Prix Transport Durable.

Depuis le lancement de la mise en service progressive en mai 2024, 12 millions de passagers ont été transportés. Le déploiement de l’intégralité des services, équipements de régulation du trafic automobile et stations permettra de s’approcher de la fréquentation nominale attendue. 

Pour finir, quelles sont les perspectives pour le CETUD que vous dirigez  ?

Dr Thierno Birahim AW : Dans une approche programmatique, le CETUD a développé une initiative pluriannuelle alignée sur l’Agenda Sénégal 2050, avec le programme d’amélioration de la mobilité urbaine au Sénégal (PAMUS). Celui-ci vise à renforcer l’accessibilité des transports, améliorer la sécurité routière, moderniser les infrastructures et équipements, intégrer des solutions numériques et intelligentes, consolider la gouvernance et les compétences des acteurs du secteur au sein des agglomérations des huit Pôles territoires retenus au niveau national.

Pour ce qui concerne plus spécifiquement la région de Dakar, en complément du projet BRT, le CETUD met en œuvre la restructuration globale du réseau de transport en commun (RTC) dont l’objectif est de réorganiser le réseau de bus, avec le renforcement des services de transport public vers les transports de masse et les zones éloignées. 

Ce troisième plus grand projet de transport collectif s’articule autour d’un programme prioritaire comprenant 32 lignes, un parc de 1000 bus à gaz et électriques, 4 ateliers-dépôts et environ 80 km de voiries à aménager. La mise en œuvre de la première phase, dont le financement a été finalisé, est en cours d’exécution pour une livraison complète courant 2027. Les études de la deuxième phase sont déjà bien engagées pour préparer l’investissement à vernir. 

En complément, le Plan de mobilité urbaine durable de Dakar (PMUD-2035), permettra la mise en place de nouvelles lignes capacitaires sur site propres, 15 pôles d’échange multimodaux et 175 km de pistes cyclables pour une réduction des émissions de GES de l’ordre de 15%.

Toutes ces initiatives sont guidées par une volonté d’inscrire les agglomérations urbaines sénégalaises parmi les villes africaines les plus compétitives, avec une économie décarbonée et tirant le maximum de ressources de la transformation digitale pour offrir des services de mobilité performants et abordables.

Dakar, février 2025

Note

(1)https://www.climatepartner.com/fr/connaissances/glossaire/objectifs-de-developpement-durable-odd