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Entretien avec Arnaud Brennetot (auteur d’un atlas de la France en crise)

Il y a les évènements, comme Choose France et notamment son édition 2025 (1), et il y a l’examen patient, attentif et documenté de la réalité (2). Alors bien sûr, qui songerait à bonder son plaisir à l’annonce (ou plutôt la confirmation) par exemple, des 92 millions d’euros investis par le constructeur Daimler à Ligny-en-Barrois, dans la Meuse? soit 600 emplois à la clé, dans un secteur, selon de l’industrie des bus, cars et poids lourds qui connaît de grandes difficultés (fin de production de véhicules complets chez de nombreux constructeurs, excepté Daimler par exemple).

Suivre la réalité des activités du territoire national, comme le fait Arnaud Brennetot, professeur des Universités en géographie politique et aménagement à Rouen, nous a évidemment tout de suite intéressé.

Engagé, en particulier sur cette question de l’aménagement du territoire (3) et attentif à l’actualité (4), Arnaud est auteur d’un atlas de la France en crise (5).

Régulièrement, nous suivons ses publications ; celle, toute récente, a particulièrement retenu notre attention: elle est consacrée à la décroissance de l’industrie automobile en France. Il a bien voulu accepter de répondre à quelques questions. Son interview est suivie de sa dernière publication concernant l’industrie automobile (extrait, mais lien pour accéder à la publication complète).

 

Eric Ritter. Vous êtes l’auteur d’un atlas de la France en crise ? Quelles ont été vos motivations ?

Arnaud Brennetot. Comme la plupart des démocraties libérales, la France est aujourd’hui plongée dans une crise multidimensionnelle : écologique, sociale, économique et politique. Dans le débat public, cette crise est souvent associée à un creusement des inégalités géographiques entre des métropoles intégrées à la mondialisation néolibérale et des territoires marginalisés et en déclin. Or, l’État ayant peu à peu renoncé à promouvoir une stratégie pour le territoire national, les circonstances politiques pour définir un diagnostic partagé se sont évanouies elles aussi. En conséquence, les évaluations approximatives et outrancières n’ont cessé de se multiplier depuis une vingtaine d’années : nous sommes donc aussi dans une crise de connaissance et de représentation du territoire. Pour contribuer à essayer d’y remédier, j’ai souhaité diffuser un atlas construit selon les normes de l’analyse géographique et accessible à quiconque continue à croire que le savoir est nécessaire à la vitalité du débat démocratique.

ER.Pour poser un diagnostic, il faut des données. A partir de quelles travaillez vous ? Quelles sont les limites que vous pouvez rencontrer ?

AB.J’utilise des données locales produites par des organismes tels que l’INSEE, l’URSSAF ou le CEREMA, qui ont la mission et les moyens de mettre à disposition du public une information fiable et actualisée. C’est une chance pour notre pays de pouvoir disposer de telles institutions. Cependant, même si on n’a jamais disposé d’autant de bases de données en accès libre, je constate que des progrès demeurent nécessaires, par exemple concernant la distribution géographique des effectifs de la fonction publique ou des médecins traitants. Les besoins de données concernent d’autres domaines, par exemple l’implantation des capitaux ou certains flux.

ER.Qui dit crise – notamment de représentativité – dit « France périphérique » (l’exode des classes populaires vers le rural, le périurbain profond pour simplifier). Quelle est votre appréciation de ce concept ? Aide t il a comprendre une réalité française – celle de la crise et des couches les moins favorisées de la population -, une faillite, en quelque sorte, des politiques d’aménagement du territoire ?

AB.Le concept de “périphérie” est extrêmement riche dans ma discipline, la géographie. Introduit dans les années 1970, notamment avec les travaux théoriques très pointus d’Alain Reynaud, il a malheureusement été dévoyé dans le débat public français et détourné pour proposer toute une série de représentations géographiques simplificatrices et trompeuses qui ont pour effet de dramatiser les constats auxquels le public est exposé. Sur le fond, comme l’a montré Amartya Sen, la pauvreté, et par extension la vulnérabilité, sont des phénomènes multidimensionnels et relatifs qui peuvent se manifester dans la faiblesse des revenus et, de plus en plus, du patrimoine mais aussi dans les chances d’accéder aux opportunités de la vie sociale : les diplômes et les réseaux professionnels, les soins, le logement ou la mobilité. A ce titre, opposer les classes populaires “des tours et des bourgs” peut servir les intérêts électoraux des partis extrémistes mais cela occulte la variété des facteurs géographiques effectivement générateurs de fragilités. Le problème de fond est que, dans tous les pays développés, les gouvernements néolibéraux ont imposé des logiques concurrentielles sans mettre les moyens adéquats pour améliorer l’égalité des chances. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner de la défiance et de la colère des catégories sociales les plus vulnérables, qu’elles habitent le rural isolé, le périurbain diffus, les « quartiers prioritaires de la ville » ou les territoires désindustrialisés.

ER.Justement. Quels sont les indicateurs que vous prenez (trouvez) et quel diagnostic faites vous sur les villes moyennes ou petites ou moyennes ou les zones rurales du territoire? Est-ce qu’elles périclitent ? Partout ?

AB.Il convient de distinguer le progrès économique et social de la croissance : certaines catégories sociales peuvent très bien se trouver fragilisées par la croissance économique ou démographique du territoire dans lequel elles habitent, à travers l’élévation des prix par exemple. Concernant la question de la croissance ou du déclin, quel que soit l’indicateur (le nombre d’emplois, l’évolution de la masse salariale, des revenus d’activités ou des prix de l’immobilier), on constate l’existence de plusieurs grandes dynamiques transversales. Tout d’abord, dans l’ensemble, les grandes villes (pas seulement les métropoles) ont crû plus fortement que le reste du territoire, même si ce n’est pas propre à la période actuelle (c’était déjà le cas pendant les Trente Glorieuses par exemple). Par ailleurs, un puissant clivage régional oppose les périphéries du Bassin parisien et le tiers Nord-Est de la France, en déclin ou en situation de croissance très ralentie, à la moitié Sud et Ouest du pays (notamment les littoraux et les grandes vallées) beaucoup plus dynamique. La situation des espaces ruraux, des villes petites et moyennes dépend donc très largement de leur localisation dans l’un ou l’autre de ces deux  grands ensembles. Or, du fait de la disparition de la politique d’aménagement du territoire, la plupart des politiques publiques ignorent cette divergence régionale qui conditionne pourtant leurs chances de réussite, qu’il s’agisse de cohésion sociale, de transition écologique ou de sécurité géoéconomique.

ER.J’aimerais qu’on évoque maintenant la réindustrialisation ? Le Président de la République en a fait un cheval de bataille …plus précisément, c’est le point le plus positif, selon lui, des 7 années écoulées …Il faut du temps pour mesurer les effets d’une politique…A t elle lieu ?

AB.La réindustrialisation amorcée en 2017 demeure un mouvement de faible ampleur qui compense seulement les pertes de la période 2010-2017. Elle est supportée par la moitié Sud et Ouest du territoire et par quelques pôles isolés (le Cotentin, le Valenciennois, le Bas-Rhin). Cette reprise présente des fragilités : elle n’a par exemple pas permis de réduire le déficit de la balance commerciale de biens. Par ailleurs, la croissance des effectifs d’emplois industriels s’atténue depuis 2002 et le deuxième semestre 2024 a vu leur nombre diminuer à nouveau. Le risque est donc grand aujourd’hui que les tensions géoéconomiques internationales et la montée du nationalisme commercial et industriel hors d’Europe compromettent les politiques de redressement amorcées timidement depuis quelques années.

 

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La décroissance de l’industrie automobile en France 

Entre 2006 et 2024, le nombre de salariés dans l’industrie automobile est passé de 290 000 à 169 000, soit une baisse de 121 000 emplois représentant 41,7 % des effectifs. Bien entendu, l’évolution du nombre d’emplois salariés est un indicateur partiel de l’activité productive et ne préjuge pas nécessairement d’autres dimensions (les quantités consommées (énergies, matières premières, composants), les quantités produites, la FBCF, etc.), pour lesquels il existe rarement des données à l’échelle de l’établissement. Par ailleurs, les données évoquées ici ne tiennent pas compte de la production de batteries électriques. 

En matière de répartition géographique (carte 1), cette baisse touche la plupart des bastions historiques de l’industrie automobile française : l’agglomération parisienne, les triangles Sochaux-Montbéliard-Vesoul et Caen-Rouen-Le Havre, le Nord et l’agglomération rennaise. La fermeture du site PSA d’Aulnay-sous-Bois en 2014 symbolise la perte d’attractivité des sites français dans le cadre de l’optimisation mondiale des chaînes de production, y compris pour les anciens groupes nationaux. La réduction des effectifs du technicentre de Guyancourt montre que les activités de R&D ne sont pas épargnées. Ces deux cas rappellent en outre que l’Ile-de-France demeure la région ayant perdu le plus d’emplois dans le secteur automobile.

Au contraire, les sites ayant gagné des emplois dans ce secteur sont peu nombreux et les volumes concernés demeurent restreints : Condé-en-Normandie (+900 emplois), Méru (+770), La Roche-sur-Yon (+502), Ligny-en-Barrois (+460), Grenoble (+460) et Avranches (+417).

Depuis 2017, date d’amorce d’un rebond modeste de l’emploi industriel en France, l’industrie automobile a perdu 30 000 emplois salariés, soit une baisse de 14,8 % en 8 ans, démontrant que la fragilité du secteur se poursuit (carte 2). Plusieurs bassins historiques continuent à perdre massivement des emplois : l’agglomération parisienne, Sochaux-Montbéliard-Vesoul, les grandes villes normandes, Rennes, Le Mans et la Moselle. Au contraire, résistent beaucoup mieux le Valenciennois (Toyota y étant présent désormais depuis un quart de siècle) et, dans une moindre mesure, la région lyonnaise, la Basse-Loire et la Vendée. 

 

La suite de la note est disponible à la page dédiée sur le site de L’Atlas de la France en crise :https://sites.google.com/view/atlas-de-la-france/1-la-mise-en-march%C3%A9-du-territoire/1-3-une-r%C3%A9industrialisation-fragile/lindustrie-automobile?authuser=0 

Notes

1) avec 20 milliards d’euros d’investissements (et jusqu’à 40,8 milliards si on comptabilise les projets déjà annoncés dans l’IA – lors du Sommet de l’IA à Paris, début février), le huitième millésime Choose France atteint un niveau record (Selon Rexecode).

2) Non qu’il faille opposer les annonces d’investissement et la réalité. Simplement les investissements ne se traduisent dans la réalité que dans un second temps. On peut citer comme exemple ceux de Schneider Electric – 110 millions d’euros – dans ses usines d’Aubenas, de Chartres-en-Bretagne ou de Mâcon.

3) Notamment auprès de la Fondation Jean Jaurés. « Alors que les risques géopolitiques, économiques et écologiques n’ont jamais été aussi prégnants, Arnaud Brennetot, professeur de géographie politique à l’université de Rouen Normandie, dresse le constat du désengagement de l’État dans la politique d’aménagement du territoire en France. Ce retrait a contribué à l’aggravation des déséquilibres géographiques et à l’illisibilité de l’action publique. Face aux défis territoriaux croissants, l’auteur propose dans cette note trois pistes qui permettraient de porter enfin une vision stratégique de l’action publique en matière d’aménagement du territoire ».https://www.jean-jaures.org/publication/la-fin-de-lamenagement-du-territoire-du-lent-renoncement-a-limperieux-renouveau/

4) Ex : la Ligne Nouvelle Paris Normandie.

5)https://lnkd.in/dUjK4fzr. Face à la double dérive du laisser-aller de l’État et de l’outrance des débats, cet Atlas de la France en crise vise à proposer une géoscopie des mutations du territoire de la France métropolitaine à travers :- L’analyse des transformations induites par les marchés les plus influents (l’emploi, l’activité productive, le parc immobilier) – Les moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics pour réguler ces mutations spatiales et promouvoir leurs valeurs et leurs objectifs. Pour cela, il s’agira de procéder à un diagnostic lucide, rigoureux et reproductible, en cherchant à caractériser de façon nuancée l’hétérogénéité des transformations en cours, sans ni les minimiser, ni les exagérer. L’objectif est donc d’offrir à toute personne intéressée un accès libre et gratuit à une information fiable et synthétique susceptible d’aider chacun à l’actualisation de ses opinions et stratégies.