
Tandis qu’on s’interroge sur l’évolution à terme de la réglementation des taxis et des VTC, les principaux acteurs mondiaux de la conduite autonome ont déjà franchi le cap de l’industrialisation et avance leurs pions sur la carte des opportunités territoriales, redéfinissant peu à peu mais en profondeur le transport à la demande. Pour un expert en mobilité le sujet est bien connu : considéré par la loi comme un service public (contrairement au covoiturage via une plateforme qui n’est un service public qu’à certaines conditions), il ne peut être organisé que par la collectivité locale compétente. Historiquement, seuls les départements (et à leur suite les régions) pouvaient organiser un tel service de transport public; la possibilité a été ouverte ensuite aux collectivités urbaines. C’est parce qu’il est considéré comme complémentaire à un réseau ou une ligne régulière qu’il n’était pas a priori utile dans le cas d’une agglomération. Ce préalable est nécessaire pour deux raisons. Elles permettent l’une et l’autre d’approcher une comparaison des solutions qui, de l’expérimentation à la mise en service (2026, année déterminante ?) va impliquer des acteurs différents selon les pays et les systèmes juridiques. Au-delà, le modèle permet de faire des projections en lien avec les évolutions technologiques proprement dites.
Waymo (Alphabet/Google)
La filiale d’Alphabet exploite aujourd’hui des services commerciaux de véhicules entièrement autonomes (niveau 4) dans plusieurs grandes métropoles américaines — Phoenix, San Francisco, Los Angeles ou Austin. Ces services ne sont pas de simples démonstrateurs technologiques, mais de véritables offres de transport urbain à la demande, accessibles via application, sans conducteur. Ils remplissent une fonction historiquement assurée soit par le taxi, soit par des dispositifs publics de transport à la demande subventionnés par les collectivités. Les résultats en matière de sécurité sont probants : après plus de 11 millions de kilomètres parcourus, Waymo affiche un taux d’accidents et de blessures corporelles sept fois inférieur à celui des conducteurs humains. La maturité technologique est acquise, ouvrant la voie à une industrialisation du taxi autonome, mais aussi à son intégration potentielle dans des services de mobilité pilotés par les autorités publiques. L’expansion internationale est engagée, avec des tests annoncés à Londres dès 2026.
Tesla (FSD et Cybercab)
Tesla adopte une approche différente, mais potentiellement plus disruptive encore pour le transport à la demande par sa capacité de passage à l’échelle. En s’appuyant exclusivement sur la vision par caméras et des réseaux neuronaux de bout en bout, plutôt que sur des capteurs LiDAR coûteux et des cartes HD, Tesla vise un déploiement mondial rapide. Elon Musk a annoncé l’arrivée du FSD supervisé en Europe à l’horizon 2026, sous réserve d’approbation réglementaire. Le projet de « Cybercab », véhicule sans volant ni pédales, est conçu dès l’origine comme un outil de mobilité à la demande universel, à très faible coût de production. Il pourrait être exploité aussi bien par des plateformes privées que par des collectivités locales, en complément ou en substitution de lignes peu fréquentées, transformant en profondeur les modèles actuels de transport public à la demande.
L’offensive chinoise: Apollo Go, Pony.ai
En Chine, le basculement est encore plus avancé. Apollo Go, filiale de Baidu, exploite déjà des milliers de robotaxis pleinement intégrés au quotidien du transport urbain à la demande. À Wuhan ou Pékin, commander un véhicule autonome est devenu un usage courant, y compris dans des zones où les collectivités utilisaient traditionnellement des dispositifs de transport à la demande subventionnés. Les acteurs chinois ne se contentent plus d’expérimenter : ils industrialisent un modèle de mobilité hybride, combinant flottes autonomes, plateformes numériques et pilotage public. Cette stratégie prépare une exportation vers l’Europe, faisant peser une menace directe non seulement sur le secteur des taxis et des VTC, mais aussi sur l’organisation du transport public local et sur l’industrie automobile européenne traditionnelle.




